27/05/2017

"De l'amitié" de Ilya Selvinski

J'ai trouvé bon de donner un peu plus d'information sur l'un des textes figurant dans le recueil : ce texte, c'est "De l'amitié" (daté peut être de 1932), un poème de Ilya Selvinski (Илья Львович Сельвинский pseudonyme de Karl Lvovitch, 1899-1968). C'est une figure très intéressante puisque il est le seul, parmi les poètes symbolistes, à avoir rejoint le Parti Communiste.

Le poème est traduit par Elsa Triolet - d'origine russe et belle-soeur de Maïakovski lui-même - et par Louis Aragon. Ils connaissaient François Lachenal, comme nous l'avons indiqué précédemment. Durant les années 1942 à 1944, ils sont tous deux résistants. Louis Aragon est célèbre pour son engagement et son soutien au Parti communiste français de 1927 à la fin de sa vie. Le soutenant dans ses actions, Elsa Triolet n’a cependant jamais été membre du parti communiste. Ils feront tout au long de leur vie des voyages dans les pays socialistes, et iront très fréquemment à Moscou, il est probable qu'ils aient rencontré Ilya Selvinski lors de ces voyages.  

 Source : https://ru.wikipedia.org/wiki/IlyaSelvinski et  http://aragon-triolet.populus.org/rub/ 

 

Lire le poème recopié dans son intégralité >


 

Voici le poème dans son intégralité :

 

DE L'AMITIE

 

 

Lorsque la mer se retire à la marée basse, 

les poissons sautent en l'air sans y rien comprendre :

Le plumage bigarré sur eux se hérisse

Et dans leur épouvante ils changent de couleur.

 

En rhume tournent les méduses transparentes

Et, qui se reflétaient dans les eaux, les étoiles 

Perdent leur équilibre au convexe des pentes

Puis, échouant sur les bas-fonds, elles noircissent, 

 

A cette heure du reflux pie à taches vertes, 

Je découvris un jeune veau marin.

Il essaya de s'enfuir avec ses nageoires, 

Il se retourne, aboyeur enroué, 

Mais ses yeux où l'or brille avec un air d'enfance, 

Supplicateurs, regardent le géant.

 

Moi, tout doucement, j'avance la main

Sans abaisser mon regard hypnotique. 

Il a pris une pose sans apprêt, le phoque.

Mais il n'y peut tenir, 

Et voila qu'il me mord.

 

J'ai sucé la noircissante petite plaie, 

L'emmaillotant de chiffons et de noeuds.

Le phoque, je lui marchai sur la patte

Et sur son groin je l'ai frappé.

 

Il s'est jeté de côté le pauvret...

Il reniflait, il gémissait, éternuait. 

Avec le geste régulier du bûcheron, 

Je l'ai sonné cinq minutes sur son nez.

 

De ce moment il a cessé de mordre, 

Il n'avait plus que des yeux suppliants. 

Chez moi, je l'emportai. Là, done, le phoque.

Vécut dès lors dans une baignoire émaillée.

 

Cette vague océanique roulait 

En allumant des feux sur la faïence, 

Mais dans son bleu d'azur brûlaient 

Deux yeux électriques de phoque.

 

Tous les matins d'une serviette éponge

J'essuyais le corps argenté.

Je le promenas et le ramenais

Devant la poste, le barbier, la pharmacie,

Et m'entourant le cou  d'une nageoire, 

En inclinant la tête sur mon col, 

Le phoque doucement me soufflait dans l'oreille, 

Qu'on eut dit un enfant malade.

 

Nous voilà donc une paire d'amis parfaite, 

Nous nous promenons tous les jours place Lénine,

Mais il est passé déjà quatre jours

Et lui n'a rien voulu manger.

 

Moi je lui jetais du poisson vivant, 

Allumant un arc-en-ciel dans la baignoire.

Le poisson se cabrait, jouait, cabriolait.

Mais les yeux brûlaient immobiles.

 

Alors j'ai compris que le phoque

Ne demeurerait pas chez moi.

Nos relations excellentes

Sur sa décision n'avaient pas d'influence.

 

Alors je l'ai tiré de la baignoire.

Je l'ai porté non point à la rue, à la mer.

Au vent mon phoque a tressailli,

Et comme au premier jour

Il m'a mordu.

 

Je l'ai lancé dans la mer vers le large !

Aux profondeurs est parti mon ami.

Et le corps d'argent fait au moule,

Torpille, dans le noir a lui.

 

Je dominais debout  le havre grand ouvert.

Bouleversé, je comptais les secondes.

Là-bas, là-bas, dans le soleil, 

Il a flambé se retournant !

Il disparaît... pour ne plus déplonger.

Au grand jamais je ne le reverrai, 

Et redressant un sourire minable

Je suis parti l'allure résolue.

 

Boutique de coiffeur...radio...pharmacie...

Tout compte fait, il s'est bien retourné !

Peut être a-t-il vu sur le promontoire

La silhouette d'ombre, l'être humain ?

(Bonjour, bonjour, répondis-je à quelqu'un)

Qu'a-t-il ressenti ce coeur de poisson ? 

(Donnez-moi s'il vous plait du coton hydrophile

Pour un rouble...)

Peut-être n'était-ce qu'un songe

Cette surprenante amitié.

Peut-être qu'éclair de symbole.

Cette surprenante amitié.

N'a fait que me rendre orphelin,

Consolidant ma solitude.

 

J'ai rêvé d'une amitié frénétique,

Enivrante à la façon d'un serment,

Qui voudrait son coeur pour un camarade

Le partager en deux également.

 

Mais les amis sont traîtres et vous blessent

Se retournant à peine pour l'adieu 

Et cependant à mes amis n'étais-ce

De mon gré que je leur laissais campo ?

 

De leur meilleur he faisais mon affaire

Je les aimais mais les armes dehors.

L'amitié n'est pas égalitaire :

Il n'est d'ami qu'un faible pour un fort.

 

C'est bien simple ce que pense un ami :

"Comment diable poursuivre notre histoire ?

Puisque je ne puis rien lui offrir hormi

En fait d'océan ma baignoire..."

 

Mon joyeux poisson, enfuis-toi d'ici,

Enfuis-toi du désert de mes demeures,

Tu t'es retourné - je t'en dis merci, 

Tu t'es retourné, tu te remémores !

 

A la façon soviétique, soyons larges.

Il ne faut pas enfermer ceux qui nous sont chers.

J'aurais bien refondu ma tristesse en orage,

Mais je n'ai pas su trouver les mots nécessaires. 

Et sont revenus à ma souvenance

Ces vers que je sais depuis mon enfance :

 

J'ai laissé partir de mes doigts

Mon aérienne captive, 

J'ai rendu leur chanteuse aux bois :

Libre désormais qu'elle vive !

 

L'oiselle a fui dans le ciel blanc :

Elle se noyait dans l'azur, 

Elle gazouillait s'envolant,

Et j'ai pris pour moi son murmure.

 

 

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